Instagram m’a motivER

Aujourd’hui, c’est jour de repos. Rest day ou Workout Recovery, comme on dit dans le jargon fitness. Et tandis que mes congénères profitent de ce temps de pause pour comptabiliser les Likes obtenus grâce à leur bouillie matinale qu’ils appellent porridge, je me régale des frites et nuggets partagés avec ma fille sur la terrasse d’un restaurant américain qu’elle ne devrait pas connaître si jeune, diront certains.

J’éduque ma fille de 4 ans comme je veux et peut-être même que j’immortaliserai ce moment avec un selfie d’elle et moi, que je posterai sur Facebook bien entendu.

De toute façon, dans quelques années quand elle aura mal tourné, autrement dit quand elle ouvrira son compte Instagram pour montrer au monde entier qu’elle court vite, elle ne m’en voudra pas de l’avoir exposée. (pourvu qu’elle ne crée pas de blog).

Si je vous parle d’Instagram, c’est parce que j’ai eu une révélation. En effet, lorsque que je me connecte sur ce réseau social, j’ai comme une appréhension systématique.

Longtemps, j’ai mis ça sur le compte de la course aux Likes et au nombre d’abonnés à laquelle participent des personnes qui se contrefichent de la réciprocité, sans que cela ne les empêche d’être EXCESSIVEMENT poussées par l’algorithme. Puis, j’ai appris à me moquer des postures tellement géométriques qu’on suspecte la supercherie et la mise en scène, de ces foulées bien verticales qui simulent un moment de sport sous les yeux émerveillés de milliers de followers naïfs, généreux en petits coeurs rouges.

Pour autant, même lucide, j’ai gardé cette petite angoisse au moment d’aller checker ma Timeline. Et il a fallu que je paie cher moralement pour comprendre.

Je vous explique.

Il y a quelques semaines, je me suis faché avec une amie qui pratique la course à pied. Sa colère et sa peine étaient telles qu’elle m’a demandé de disparaître de sa vie. Un peu désemparé, c’est peu dire, j’ai consulté son compte Instagram, qui est le principal outil social qu’elle utilise et sur lequel elle bénéficie d’une audience importante. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle s’épanche ou qu’elle dévoile des pistes pour que je la comprenne…

Mais juste après notre discussion, elle a publié une image d’elle tout sourire avec une légende qui soulignait l’excellente journée qu’elle venait de passer. Un enthousiasme incongru qui pourtant ne ressemblait pas à une provocation à mon égard. Ça n’avait rien à voir avec moi, non.

Néanmoins, ça m’a mis la puce à l’oreille. Je connais une bonne partie de sa vie, ses souffrances, ses problèmes, ou ses complexes. Et je constate qu’elle n’accorde aucune place à ses écorchures personnelles dans cette sorte de journal qu’elle alimente quotidiennement. J’ai réalisé que ce n’était pas tant une question de pudeur que le souci de présenter en permanence un message positif.

C’était ÇA mon problème.

Une grande partie des gens qui relatent leurs aventures sportives nous inondent de discours ou de symboles optimistes qui s’auto-alimentent parce que leur quête se résume en un mot : la motivation.

C’est le festival des slogans mobilisateurs parfois publicitaires, citations, formules choc et poncifs à gogo : “Tout est possible”, “pas d’excuse”, “pas de limite”, “je me bats contre moi-même”, “je sors de ma zone de confort”, “le travail paie toujours”, hashtags healthychoices, détermination, lifestyle, strong, getfit, eatclean, et autres mots clés qui sonnent à mon oreille comme des injonctions. Et ce petit game du sport version stakhanoviste paie. La performance et la volonté procurent beaucoup d’adhésion. Ça prend de la valeur. Emoji gros biceps.

En clair, en exhibant leurs progrès et en prenant les gens à témoin, les instagrameurs créent une pression, un sentiment de culpabilité, et en prime, ils déforment la réalité, banalisent des pratiques anormales. Essayez un peu de leur faire remarquer, vous donnerez l’impression de vouloir saboter leur machine infernale, de découdre leur cape de super-héros au secours de leur propre nombril, et la meute vous lynchera.

Mettez à jour vos images comparatives avant/après pour qu’on vous découvre aussi APRÈS après.

Publiez vos Morning Shapes juste après les fêtes quand vous êtes ballonnés. Laissez nous voir vos stats honteuses, dévalorisantes. Dîtes nous que vous êtes malheureux, que vous vous sentez seuls, que vous avez commis des erreurs. Avouez que NON, tout n’est pas possible, que vous avez des limites physiologiques ou mentales, que vous êtes en train de les atteindre et que vous régressez même. Avouez quand vous avez embelli la réalité, avouez que vous êtes ordinaires, avouez que vous êtes NULS !

Vos ratios et taux d’engagement en prendront un coup, c’est vrai. Mais vous gagnerez mon affection sincère, moi le mec qui a commencé la course à pied à 13 ans parce qu’il était gros et qu’il pensait que ça lui ramènerait son père à la maison. Toute ma vie j’ai éprouvé de la honte, et tout compte fait, ce qu’il y avait dans ma tête durant ces 2km que je m’imposais en courant chaque matin avant d’aller à l’école, c’était de la motivation, de la vraie, de la rage, et tout ce que j’avais dans le coeur. C’est quoi votre vraie motivation à vous, dîtes-le !

Retirez le masque, vous gagnerez l’affection de gens qui partagent les mêmes faiblesses que les vôtres. Si ça ne vous apporte rien de terrible, au moins vous serez vous-mêmes, des êtres bourrés de contrastes et de contradictions, comme nous tous en fait.

Alors s’il y a un sas à choisir, pour ma part, j’opte pour celui des timides, des mecs qui n’ont pas trop confiance en eux, débordant d’incertitudes, des losers qui ne sont surtout pas en concurrence avec eux-mêmes ou en lutte radicale contre leur propre corps. A force de vouloir être des bombes, à être trop forts, trop beaux, trop sûrs de soi, on risque de devenir des bombes à retardement.

Très peu pour moi.