Faut-il croire en l’esprit trail ? 2


Il y a quelques mois, alors que je terminais en courant l’ascension du Mont Cassel, vous ne connaissez peut-être pas chers auditeurs, mais le Mont Cassel, c’est le toit des Flandres qui culmine à environ 160m (soit une poussière pour un géant comme Kilian Micromégas Jornet), …je me suis dit que j’étais opérationnel pour faire des infidélités à la route et m’offrir une saison de trails.

Bon, avant de vous en parler, je dois vous faire une confidence “come même” : je me sens tellement dans l’embarras lorsqu’en société je dois prononcer ce mot…treile/treïle/treille/traïlle…

J’ai fait tout ce que j’ai pu pour percer le secret : j’ai demandé à mes amis champions dans la discipline… J’ai consulté des vidéos de coaches sur YouTube en guettant le moment où ils prononceraient le fameux mot. Pffff. Personne n’est d’accord.

Sachez en tout cas que la moitié des 120 personnes qui ont accepté de me donner leur avis sur Twitter disent “tRAIL”. Je n’ai pas d’indications précises sur leur état mental ou leur niveau d’études, je l’avoue…

En me lançant dans “l’épopée sportive macrocosmique”, on m’a dit que j’allais découvrir un univers à part entière, avec ses codes qu’il convient de respecter sinon c’est un crime de lèse-majesté.

C’est clair que durant cette saison, j’ai appris ce qu’était “l’esprit trail”. Une idée souvent plus “tangible” que le travail d’un assistant parlementaire. Tu parles avec les bénévoles, c’est l’esprit trail. Tu prends un verre avec les autres traileurs, c’est l’esprit trail. Tu fais un selfie avec Yoann Stuck, c’est l’esprit trail. Tu signales à une personne que son lacet est défait, c’est encore l’esprit trail. Tu appelles les secours quand quelqu’un s’est vautré dans un fossé, c’est l’esprit trail.

Marjy va encore me dire que je cherche à me faire des ennemis, mais personnellement j’ai trouvé qu’on m’avait survendu le concept. Ouais, on m’a vanté un éventail de valeurs humaines de base et imposé la pensée unique qui va avec. Regardons de plus près ce que c’est.

Selon l’ITRA (je ne suis pas sûr que tout le monde valide ma source), les valeurs du trail sont :

– L’authenticité,

C’est-à-dire une sorte de ménage à trois entre le corps, l’esprit et la nature préservée. Authenticité aussi dans les rapports humains, la simplicité, la convivialité et le partage (on dirait les valeurs véhiculées dans les chansons d’Amir ou de Grégoire).

– L’humilité.

Donc être prudent, toujours avoir la volonté d’apprendre, avoir conscience de ses limites (ça ne fonctionne pas avec les Instagrameurs qui, comme chacun sait, n’en ont pas).

– Le fair-play.

On ne triche pas, on ne refile pas d’Hepar au coureur qui constitue une menace sérieuse pour le classement, on ne se dope pas, on ne tente pas de corrompre.

– L’équité.

Mêmes règles, même matériel obligatoire, mêmes chances pour tous, pas de passe-droit pour les élites qui pourrait gêner les autres coureurs.

– Le respect.

D’abord le respect des autres : on est gentil avec ses compagnons, avec les bénévoles et les habitants, même quand ils gueulent parce que leur bagnole est bloquée et qu’ils voudraient passer. Ensuite le respect de soi : on ne prend pas de risques inconsidérés, on n’utilise pas de produits pouvant mettre en péril sa santé. Enfin le respect de l’environnement pour que les organisateurs événements conservent leur arrêté préfectoral favorable.

– Dernière valeur mise en avant par l’ITRA : la solidarité ou la fraternitéEn effet, on aide son prochain et on l’encourage. #AllezGros.

Dans les faits, pour l’avoir pratiqué, le trail, c’est à des années lumières de mes rêveries. Groscopain n’a jamais été là à l’infirmerie pour me faire des gros câlins quand j’ai des crampes. Laura Ingalls s’est tordue la cheville en dévalant la colline sur laquelle est bâtie la petite maison dans la prairie. Et surtout ! les Lapins Runners ne sont pas du tout des personnes accessibles. (vous avez changé, j’vous le dis moi)

Parlons de l’environnement, s’il vous plait. A 30mn de Chamonix, on met des masques à des enfants et on leur interdit de courir à l’école à cause de la présence de particules fines dans l’air. Et pendant ce temps, tout le monde prie pour avoir la chance d’être tiré au sort pour participer à un ultra-trail d’envergure dans les parages. Il est beau l’environnement…

J’ai un autre problème avec la nature.

Alors qu’on décrit toujours son aspect bucolique ou éblouissant (soleil, lacs aux couleurs parfaites), on occulte complètement ses imaginaires terrifiants ; on parle trop peu des loups, des serpents, des esprits qui vagabondent, des morts-vivants, des vampires. On peut se perdre dans la montagne, y laisser une jambe ou même la vie. J’avais appelé Emir alors qu’il était en pleine TDS. Il m’avait expliqué que dans les ténèbres, il avait failli mourir après une chute dans un trou. Ça c’est une aventure qui donne encore plus de puissance à la nature ! 

Bon, pour le fair-play, il faudra repasser.

Les habitués de la SaintéLyon vont tout de suite tilter : ravito de Sainte-Catherine : la guerre entre traileurs pour remplir les gourdes sous le filet d’eau qui coule des robinets. Pensez aussi à celui qui s’octroie le droit d’économiser sa lampe frontale tant que la vôtre éclaire assez bien son chemin.

Elle est dans les rapports humains l’arnaque. En privé, les traileurs élites ne peuvent pas se voir en peinture. Ils se méfient, publient des statuts sur Facebook pour accuser de triche leurs concurrents sans les nommer. Ils chipotent pour des ravitos hors zone qui se joue sur la ligne (il y aura bientôt le oak-eye, si ça continue…), ils contestent les règlements qui les empêchent de partir léger. Ils veulent des départs communs avec les coureurs lambdas mais acceptent des salons VIP avant le départ des épreuves. Et pour les traileurs ordinaires, l’esprit trail c’est l’arme absolue pour dénigrer les routards. C’est décevant.

Et comment ne pas mentionner le business. Les équipementiers font du trail un sport de petits bourgeois. (je dépensais moins d’argent quand je jouais au tennis) Les organisateurs multiplient les épreuves pour accueillir plus de monde et augmentent les tarifs car les dossards se vendent comme des petits pains.

Le trail urbain, on en parle ? Les gogos, ils n’ont pas un peu l’air cons en ville avec leurs tenues adaptées pour courir les Templiers ? Certains organisateurs de trails ne sont jamais à cours d’idées absurdes pour se faire de la maille, je les vois bien investir des décors post-apocalyptiques, à Palmyre ou à Alep, par exemple. Tout est possible, il suffit de faire un peu de greenwashing et ça peut passer.

Il est déjà possible d’imprimer en 3D sa dernière sortie en montagne. Demain, j’imagine bien Salomon commercialiser des sprays contenant de l’air de Chamonix, de Millau ou de la Réunion. Un beau souvenir, ou même un accessoire d’entraînement pour s’acclimater. 

J’vous vois, amis traileurs, en train de faire un facepalm après cette chronique teintée de mauvaise foi. En vérité, moi aussi je rêve d’aller chercher ma veste Finisher sans manche ou d’exécuter un Monkey sur la ligne d’arrivée comme Apos, avant d’aller exploser le buffet de Tucs et du pâté local. Mais je vis dans le plat pays alors laissez-moi être dégoûté.

Néanmoins, s’il faut extraire un peu de sincérité dans ce que je viens de dire, je pense que c’est un poil exagéré de faire du trail un sanctuaire de valeurs qui ne sont finalement que du savoir-vivre, auxquelles j’adhère bien-sûr, et que je retrouve aussi ailleurs.

 


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2 commentaires sur “Faut-il croire en l’esprit trail ?

  • dreyliciouss

    La seul valeur du trail qu’on m’ait enseigne est la bière d’après course…
    Mais le parcours en lui-meme c’est pas pour moi ah ah
    Alors depuis j’ai abandonne le trail mais j’ai garde cette valeur que m’a apporte le trail mouahahah

  • Jeremy

    J’ai l’impression que le trail devient au bitume ce que le rugby devient au foot. C’est un marché juteux pour les marques et les organisateurs et forcément, ça se ressent dans le peloton.

    Je suis tout à fait d’accord avec toi pour dire que les valeurs prônées par le trail sont tout simplement des principes de savoir-être et de savoir-vivre en communauté. On voit beaucoup de gels vides jetés par terre pour ne pas alourdir le coureur pendant la fin de course…. Déplorable !